Lettre à mon ami Faustin

Lettre à mon ami au sujet de la commémoration de la mort de Barthélémy Boganda : 29 mars 1959 - 29 mars 2014

I. Il y a cinquante-cinq ans qu'il est mort, que nous sommes séparés de lui, qu'il nous manque. Toi et moi  étions enfants, toi, l'enfant de tes parents, et moi, son enfant. Toi et moi, nous nous souvenons de ces temps d'incompréhension, de chagrin, de désarroi qui suivirent sa disparition. Nous ne nous connaissions pas en ces temps là mais sûrement, déjà, tous les deux, chacun pour soi, nous nous posions la question : qu'est-il donc arrivé vraiment ? Je te dis cela, comme cela, en mots aussi simples parce que nous deux, et nous savons que nous ne sommes pas seuls, nous posons exactement la même question aujourd'hui  alors que les terres de nos pères vivent une telle dévastation : qu'est-il donc arrivé vraiment ? Tu me dis : "Cherche, cherche d'abord et trouve surtout : que dit-il, lui, de l'unité ?" Tu ajoutes : "Bien sûr, il y a les cinq verbes : nourrir, vêtir, guérir, instruire et loger. Nous ne les oublions pas." Et tu insistes : "Bien sûr, il y a la trinité : unité, dignité, travail. Mais, tout d'abord, dis-moi ce qu'il dit, lui, de unité, de ce qui nous serait utile de penser aujourd'hui à ce titre-là ? "
Permets-moi une remarque liminaire. C'est mon père …  (Tu te rends compte ? Je parle de lui au présent. C'est ainsi. Continuons, veux-tu !)  … Bien sûr, tu le sais : je m'essaierais à la plus grande impartialité, c'est mon père ! Pourtant, je voudrais ici insister sur ce qui est, à mon sens, sa singularité : c'est un homme qui, par son histoire propre, apprend vite et durement les différences (presque toutes ?) entre les êtres humains, d'un continent à un autre, d'une culture à une autre, d'une religion à une autre (ou à aucune religion d'ailleurs aussi !), d'une race à l'autre, d'un pays à un autre, d'une tribu à une autre, d'un village à un autre, bref : d'un être humain à un autre. A mes yeux, il demeure ainsi toute sa vie : fort de ses valeurs propres, fort du monde d'où il vient, fort du monde où il veut aller.  Mais, et je ne l'oublie pas, c'est un homme en prise, aux prises avec son temps. Ses combats sont ceux de son temps ; les nôtres sont différents, en cela même déjà que les siens sont advenus.

II. Unité fait sens d'abord, pour ce que je peux dire d'emblée, en ce qui existe, ce qui peut exister, ce qui même doit exister entre nous qui sommes des mêmes terres, qui vivons sur les mêmes terres. Les liens. Lui sait mieux que quiconque combien l'affaire est difficile à établir, à faire vivre. Il sait combien les tribus se sont combattues brutalement et pendant des décennies. Il le sait car il parcourt, saison après saison, toutes les terres entre La Lobaye et Obo, entre Mougoumba et Birao, entre Bouar et Bria, entre Paoua et Bangassou. Il sait qu'il faut trouver aussi un accord, une forme d'unité, avec ce qu'il combat avec virulence : le pouvoir colonial, ennemi implacable, sûr de sa supériorité et de sa puissance, à défaut de ses droits. C'est ainsi que je comprends pourquoi il en appelle à tous pour créer un peuple et fonder un Etat : "Les philosophes distinguent le principe de droit et l'usage du droit. Pour le moment, je ne réclame que le principe du droit. J'exige seulement le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Principe proclamé par la déclaration universelle des Droits de l'Homme. Fort de ce principe, je vous propose à tous, Européens et Aéfiens, de bâtir avec moi par le travail de tous les citoyens, une société aéfienne basée sur la fraternité humaine, l'égalité juridique, la confiance réciproque, la paix et la concorde, le respect mutuel de la personne humaine, de tous ses biens et de tous ses droits. Et ce sera notre premier acte d'usage du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Car alors nous serons un peuple. Nous serons un Etat." Il nous revient, à nous, aujourd'hui, de réfléchir à nouveau à cette dimension-là de l'unité : ce qui fait lien entre nous et qui s'approche sans doute de ce que d'autres appellent de préférence la proximité (être proche de, savoir être proche de,  vivre proche de, vivre auprès de, vivre avec).

III. Dans unité, n'entends-tu pas aussi : un ? Peut-être a-t-il cela en tête, lui, quand il forge ce que j'appelle son mot d'ordre : zo kwe zo ? Certes, sur le plan immédiat, nous entendons : un est un, un est égal à un. Dans les affaires humaines et dans la chose politique, cette "équation" prend toute puissance justement parce que un est différent de un. Si d'autres que nous prétendent le contraire, c'est absurdité et même danger de les croire. Je te rejoins donc dans ton interrogation à cette restriction, tu en conviendras, majeure : décider que, sur nos terres, les terres de nos pères, un est un, un est égal à un parce que, véridiquement, un est toujours différent de un. Il faut sans doute aller au-delà du mot d'ordre : zo kwe zo. Et retrouver une de ses déclarations à peine antérieures. Je préfère ici vraiment citer ses mots à lui : "C'est encore par le travail et par l'effort que nous défendrons nos intérêts et nos droits. Notre droit à l'existence. Notre droit à la liberté. Notre droit au respect de notre personne humaine dans chaque individu et de notre originalité dans chaque collectivité ou tribu." Singulière actualité (ne trouves-tu pas ?) que sa proclamation du droit à chacun d'être : soi. Il faut raviver dans notre interrogation ce qui, à beaucoup, semble d'une banalité sans nom mais qui paraît bien oubliée ici : la diversité contribue aussi à l'harmonie, à la mesure, toutes valeurs qui font chatoiement dans Unité.

IV. Ceux qui recensent, et il en faut, diront : "Chacun de nous compte ici car nous sommes si peu nombreux sur ces terres, n'est-ce pas ?" C'est vrai. C'est juste circonstanciel. Cela ne suffit pas. Lui a une intuition forte et il la proclame en vain des mois durant, juste avant sa mort : "La division, le tribalisme et l'égoïsme ont fait notre faiblesse dans le passé. La division, le tribalisme et l'égoïsme feront notre malheur dans l'avenir. L'union fait la force. L'indépendance dans l'isolement est une dangereuse illusion. Notre unité sera la condition sine qua non de notre indépendance. Voilà pourquoi les partisans de l'indépendance sont aussi les partisans de l'unité de l'Afrique Centrale." Il insiste : "C'est dans un grand Etat unique et solidement uni qu'elle (l'A.E.F.) fera entendre sa voix au sein de la communauté et qu'elle apportera son appui à cette même communauté dans les instances internationales. De son unité dépendra l'efficacité de son action dans la communauté et pour la communauté."  Lui ne voit pas l'indépendance comme la seule autonomie d'un Etat tourné vers lui-même. Déjà, dans le temps même de sa parole, il l'ouvre comme moyen essentiel d'être partie à la communauté, partie au monde. Faire entendre sa voix, faire valoir sa singularité et participer ainsi aux affaires du monde. Pour cela, il faut l'unité et, pour lui, l'unité s'entend bien aussi aux liens à établir, de quelle que nature que ce soit, avec les pays voisins. Son projet échoue. Des volontés partisanes, centrifuges le font échouer dans presque toutes ses dimensions. A considérer ce que nous vivons tous depuis si longtemps, nous aurions quelque intérêt à interroger cet échec-là.  Non que de tout échec il est nécessaire de tirer une leçon, mais bien parce que ce que lui dénonce  (la division, le tribalisme, l'égoïsme) contribue effectivement à l'échec d'hier et à celui qu'intuitivement nous redoutons pour aujourd'hui.

V. … Et cela ne suffit pas encore. Il ne s'agit pas seulement de brandir l'unité, de chiffrer l'unité. Il faut la faire, ce qui signifie la penser, la vouloir, la mettre en œuvre. Il s'y attache, lui, avec un acharnement qui parfois surprend comme dans tous les combats qu'il se donne : "avec ardeur et parfois même avec véhémence" comme le dira le Président de l'Assemblée nationale française dans l'éloge funèbre qu'il lui rendit dans la séance du 29 avril 1959. C'est que l'unité se façonne tout en s'éprouvant d'ailleurs. Dès le début de son combat, il propose un programme : "C'est à nous à fonder notre société oubanguienne. Pour fonder une société solide et durable, quatre éléments sont indispensables : l'élément matériel, c'est le travail ; l'élément social, c'est le respect de la personne et du bien du prochain ; l'élément intellectuel : c'est l'instruction ; l'élément moral : c'est la religion catholique, protestante ou musulmane. Lorsqu'il manque à une société, un de ces éléments, elle devient de plus en plus boiteuse et finit par tomber : c'est la décadence."  Il insiste : travail et effort sont les seules conditions pour combattre la servitude, l'injustice, l'ignorance, la misère. Il peut ramener, par un souci d'efficacité, son programme aux cinq verbes bien sonnants. Il n'oublie jamais le "nous". Le "nous" qui indique l'unité nécessaire à un faire ensemble. Le "nous" qui accorde sa responsabilité à chacun, à chacun pour tous, quelle que soit son origine, quelle que soit, pour répondre son mot, son originalité. Qui est le "nous", me demanderas-tu peut-être ? Je te dirais : c'est nous, nous qui sommes nés sur ces terres, nous qui habitons ces terres, nous qui vivons de ces terres, nous qui sommes de ces terres, nous qui voulons, par droit et par devoir, faire qu'ici, nos terres, terres de nos pères, soit le monde où chacun vit sa vie d'homme. Et vivre, c'est déjà, a minima, contribuer, chacun avec sa force, à ce que les cinq verbes soient, et cela pour chacun.

VI. Bien sûr, nous ne pouvons en douter : c'est en connaissance des choses que lui met au fronton de la République en premier ordre : Unité. Bien sûr, et là aussi, nous ne pouvons en douter : c'est en connaissance des choses qu'à tout autre synonyme lui préfère Unité, un mot empli de sens qui miroitent l'un de l'autre, l'un à l'autre. Les anciens le savaient bien et lui connait la parole des anciens.
Tu as raison : ne jamais oublier l'histoire que nos pères contribuèrent à construire. Après les temps si durs, si troublants de ces derniers temps, pour faire le monde où nous voulons vivre en êtres humains, il nous faut discuter tous ensemble, et cela déjà à partir de ce que lui dit et de ce que lui écrit. Certes. Il faut en discuter mais permets-moi de revenir à ma remarque liminaire : il nous reste à nous saisir, nous, en propre, de ce qu'il dit, de ce qu'il écrit mais à la lumière de ce que nous voulons vivre, nous, et pour ce que nous voulons remettre, donner, confier à nos enfants et aux enfants de nos enfants. C'est avec cette précaution que je t'envoie ces mots rapides, sûrement incomplets, peut-être même maladroits, en souhaitant toutefois qu'ils te soient utiles à quelque chose. Je serais contente de savoir ce que tu en penses et ce que tu penses, toi.


Porte-toi bien. Prends soin de toi et des tiens. Je t'embrasse,


Agnès

 

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