En lisant, en écrivant, Julien Gracq (extrait)

"Quand il cesse un instant de raconter, et parle pour son compte, il occupe une position intermédiaire entre les personnages du roman et le lecteur — tantôt face à celui-ci et le tirant de côté par la manche pour lui faire part de ses réflexions sur le monde comme il va, tantôt lui tournant le dos et coupant la parole à ses personnages pour leur signifier ex abrupto sa façon de penser. Entre le roman et nous, dès que les vifs moments de l’action se ralentissent, il y a la perpétuelle présence d’un intermédiaire, ou mieux encore, d’un go between, d’un va et vient qui s’interpose moins comme le coefficient de déformation propre à tout tempérament créateur que plutôt comme un interprète doublé d’un animateur. C’est pourquoi il n’y a pas de monde de Stendhal au sens où on parle d’un monde de Dostoïevski ou de Kafka : il y a le monde. Mais seulement mystérieusement ensoleillé, comme il l’est lorsqu’on s’y promène aux côtés de quelqu’un qui a le don de recharger la vie. Mais seulement vu au travers de l’écran omniprésent moins d’une imagination créatrice et déformante que d’une fureur de vivre, que d’une humeur inlassablement animée et gourmande, à la mobilité, à la séduction, au chatoiement inépuisable. Un monde non pas transfiguré, mais simplement repassionné."

 

En Lisant en écrivant, Julien Gracq, Éd. José Corti, 1980