Edition numérique : ne pas se tromper de combat.

« Une publicité de 2012 pour la liseuse Kobo proposée par la FNAC dit ceci : Cet été, je voyage léger : un bikini, une robe et mille livres. Nous qui ne réussissons qu’à en lire une vingtaine durant l’été, nous ne pouvons que souhaiter longue vie à la protagoniste. » (Contre le Colonialisme numérique, Roberto Casati, éd. Albin Michel 2013, note de bas de page 27) Voici pour l’ironie.

Face à la toute violence du colonialisme numérique – « ce qui peut être numérisé doit être numérisé » – le risque est grand de se tromper de combat. Roberto Casati insiste : « Nous n’avons aucune raison de subir la nouveauté technologique, et nous n’avons aucune raison de la réfuter a priori… »

 


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« … comme le rappelle le prix Nobel d’économie Paul Krugman, si parler d’ “user-friendly“ revient à admettre une baisse de la compétence nécessaire à l’utilisation d’un certain objet, alors une société numérique sera une société dans laquelle la majorité des ordinateurs pourront être placés entre les mains de parfaits incompétents technologiques ; ce qui signifie par là même que la technologie diminue, plus qu’elle n’augmente les besoins en travail qualifié […] de moins en moins de concepteurs de projets et de designers hyperqualifiés qui créent des objets de plus en plus complexes en réalité et user-friendly en apparence, pour une population grandissante d’utilisateurs qui se limitent à accomplir des choix qui sont – par design – simples, binaires, immédiats…
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« Instrument de divertissement tous azimuts donc. Ce qui est intéressant dans le tournant, le parti pris par l’iPad et ses épigones, c’est la façon dont il préfigure le palimpseste de notre vie mentale. C’est une bataille passionnante qui va se jouer dans les années à venir, et dont l’enjeu n’est rien moins que notre principale ressource intellectuelle : l’attention. […]  Mais voilà justement où je veux en venir. De ce point de vue, le livre papier a un format cognitif parfait. Il s’acquitte remarquablement de sa tâche parce qu’il n’a que lui-même à offrir
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« Ce que nous dit Kundera [qui interdit l’édition numérique de ses livres], c’est que la lecture est une expérience complexe ; et peut-être aussi a-t-il écrit ses livres en pensant à un lecteur qui pourrait se consacrer à cette expérience complexe, et pas à une autre. Ce n’est pas parce qu’on aura vu une adaptation cinématographique qu’on aura lu le livre. Et ce n’est pas parce qu’on aura lu un livre de Kundera sous format numérique – modalité de lecture qui n’était pas celle que l’auteur avait à l’esprit en écrivant, et que, en l’occurrence, il rejette expressément – qu’on aura lu un livre de Kundera. L’auteur n’aura pas réussi à atteindre son lecteur. »

« La composition, qui doit viser à l’expression, se modifie avec la surface à couvrir. Si je prends une feuille de papier d’une dimension donnée, j’y tracerai un dessin qui aura un rapport nécessaire avec son format. Je ne répéterais pas ce même dessin sur une autre feuille dont les proportions seraient différentes, qui par exemple serait rectangulaire au lieu d’être carrée. Mais je ne me contenterais pas de l’agrandir si je devais la reporter sur une feuille de format semblable, mais dix fois plus grande. Le dessin doit avoir une force d’expansion qui vivifie les choses qui l’entourent. » Mettre en regard Kundera, un écrivain, et Matisse, un peintre, (Écrits et propos sur l’art, Matisse, éd. Hermann Arts) appelle des précautions mais le rapprochement ne manque pas d’intérêt. Il ne s’agit plus seulement de modalités mais de moyens d’expression distincts, et les propos se font écho, dénouant les fausses catégories.

Ne pas se tromper de combat… Sans doute, sans doute… Et sans doute les citations extraites du livre de Roberto Casati ne relatent-elles pas la richesse de son travail mais l’erreur, s’il y a erreur, réside dans la posture militante même (dont la possible et parfois évidente dimension mercantile est soulignée par l’auteur), qu’elle soit pour ou qu’elle soit contre, qu’importe. Combat si on veut mais l’enjeu de celui-ci, qui constitue notre souci, est le rapport de chacun, la proximité que chacun entretient avec le monde… Casati rappelle que s’informer par quelques clics n’est pas lire, que lire n’est pas encore comprendre, et que comprendre n’est pas encore connaître. Et connaître de la sorte n’est pas ce sésame simpliste que délivre un académisme à prétention universaliste mais résiduel, intimiste, étroit, rabougri qui s’y love, s’y vautre et s’y corrompt. C’est une bouffée d’air qui nous surprend, du vrai air, palpable et affectueux comme le fredonne nos poumons si nous nous y livrons avec attention, que tous nous respirons alors que nous ne pouvons le voir ni le saisir. Un phénomène, qui nous permet de nous accueillir en nous-mêmes et d’éclore à la vie qui nous entoure, dans les richesses qu’elle nous offre sans plus de calcul qu’il n’est nécessaire.

Si nous pouvons nous permettre une invitation supplémentaire, signalons le livre de Robert Darnton « où le lecteur comprend, à la suite de l’historien, mais un peu tard, que le papier n’est pas entièrement remplaçable par le numérique. » (Apologie du livre, Folios essais)

DA TI M’BETI, 26 nov. 2013