Propos tenus sur les événements en République centrafricaine par Agnès Boganda, le 29 novembre 2013, à l’invitation de l’association AFIC/COPARENTS DIASPORA

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Commencer est péril, d’emblée. Commencer à parler, à agir …


La chose est ici, aujourd’hui, d’autant plus difficile que nous sommes tous …


(tous, les centrafricains, bien sûr, eux d’abord, eux absolument, mais aussi ceux qui, comme moi, pour une raison ou une autre, ont le souci de ce que vivent et subissent et souffrent tous ceux qui habitent ces terres, juste au centre de l’Afrique)


… Commencer, déjà, à parler est péril. Nous sommes tous dans la tourmente. Les peuples centrafricains se trouvent, eux, tout au centre de cette tourmente. Une tourmente douloureuse, sidérante, ensanglantée. Dans tourmente, s’entend la tempête soudaine et violente, mais aussi le tourment : la douleur physique, la souffrance morale. Dès lors que j’essaie d’appréhender ce qui se passe en Centrafrique, par tourmente, je comprends d’abord les mots (mots ou plutôt : cris, injures,…) et les actes qui continûment sont portés contre les corps et les esprits des hommes et des femmes de Centrafrique. Chaque jour, chaque heure, depuis des mois et des mois. Par tourmente, j’entends aussi les mots et les actes que des hommes et des femmes sont eux-mêmes amenés, depuis quelques semaines, à poser contre cette brutalité : se défendre, appeler à l’aide, se sauvegarder, fuir, abandonner chaque fois sûrement quelque chose de soi. Et à devenir eux-mêmes brutaux. Face aux groupes éclatés des forces hétéroclites qui portèrent l’actuel président autoproclamé au pouvoir, il se forme une opposition armée, composée de groupes d’auto-défense et aussi d’anciens militaires, à ce que l’on dit, fidèles au précédent président.

 

 


La tourmente, celle qui nous saisit tous, se nourrit aussi de l’afflux (ponctuel, cironstanciel) d’informations et de communications sur la Centrafrique. Communiqués, déclarations, discours, décisions, tout déferle jour après jour alors même que, la tornade s’amoncelant, le silence fut long et lourd, trop long et trop lourd, sur tout ce qui se passait dans ce pays, et cela, il faut le dire aussi, depuis des temps et des temps. Pardonnez-moi d’insister ici sur cette dimension-là de la tourmente. Les données d’informations et de communications s’amoncèlent. Aident-elles à établir sa propre pensée, à conserver sa propre pensée « pensée », aussi attentive qu’il le faut en ces temps terribles ? A dire vrai, elles en viennent à troubler le raisonnement.


Ainsi je suis très en colère de lire dépêche après dépêche une phrase telle que celle-là : la Centrafrique sombre dans le chaos depuis que des forces rebelles ont renversé le président en place. Ce n’est pas ainsi que je vois l’évolution de ce qui se passe dans ce pays. D’abord, ce ne sont pas des forces rebelles, mais des forces opportunistes, relevant du droit commun qui prirent en mars le pouvoir, renversant un pouvoir qui avait agi ainsi, d’ailleurs, des années auparavant. Ensuite, la RCA se dirige depuis des décennies vers un chaos. Le chaos en tant que tel n’existe pas. La prise du pouvoir en mars par un agrégat de milices prédatrices n’est que l’agent accélérateur ou précipitant d’une anomie engendrée par des « responsables » (guillemets) « politiques » (guillemets) indigents, avant d’être criminels, et cela depuis des décennies.


Ainsi je suis très en colère de lire dépêche après dépêche une phrase tout aussi discutable que la première : la crise en RCA met en danger l’ensemble de l’équilibre de la région (Afrique centrale). Je le dirai sans ambages. Il faut rendre à chacun sa responsabilité : ne pas dissimuler, derrière la crise centrafricaine, les conflits qui décimèrent et continuent de ravager les pays, les hommes et les femmes (corps, esprits, cœurs) dans presque tous les pays qui entourent la Centrafrique et qui, par voie de conséquence, font trembler toute la région depuis si longtemps. République démocratique du Congo, Soudan, Sud du Soudan, Darfur, …


Dans cette dimension-là de l’information et de la communication diffusées, répercutées, démultipliées, la tourmente n’est pas à balayer d’un revers de main. Désinvolture. Il faut plutôt interroger cette assertion : la dimension du vécu ne se retrouve pas dans la relation figurée de ce vécu. Et aussi celle-ci : la dimension du vécu qui ne se retrouve pas dans sa relation figurée court même le risque de n’être plus, à la lecture, qu’interprétation.


Les mots engagent l’avenir, tout autant que les actes. Même : avant les actes, les mots engagent l’avenir.    

Commencer à parler est péril. C’est que la Centrafrique est à la confluence de phénomènes qui font (et défont ?) l’Afrique contemporaine. Autant de phénomènes, avant que d’être des enjeux. Les rappeler ici, succinctement et par choix subjectif, est moyen d’appuyer sa pensée.


La Centrafrique est un pays très peu peuplé et très pauvre. Les événements récents aggravent un état sanitaire déplorable, dénoncé depuis des années par de nombreuses ONG. Mais surtout ils vont accroître une malnutrition chronique avec un risque allant jusqu’à la famine puisque les troubles de ces derniers mois empêchent les paysans de travailler leurs terres. Des populations déplacées en si grand nombre, mais est-il possible, seulement, d’en évaluer les chiffres exacts ?


C’est que l’Etat y est tout à fait défaillant. Il ne peut assurer les frontières qui sont très poreuses. Le territoire constitue de fait un refuge pour toutes sortes de mouvements, nationaux certes, mais aussi issus d’autres pays : rebelles (rebelles, dites-vous, mais prétendent-ils à autre chose qu’élever un pouvoir de nuisance extrême au rang d’une revendication politique, valant pour programmes politiques ?), milices prédatrices, soldats perdus, combattants égarés, malfrats criminels et assassins, quelques coupeurs de routes, des braconniers … Les forces armées centrafricaines elles-mêmes, mal payées, sous-équipées, s’estimant mal récompensées des efforts accomplis, se laissèrent aller dans les années 2005-2008 à des exactions sanglantes. Cette métastase de l’insécurité prolifère depuis des années sur tout le territoire, jusqu’à ses frontières, au-delà de ses frontières. Tous les Etats voisins, tous, semblaient la considérer comme une affaire ne regardant que la Centrafrique. Bien obligés, et dans l’urgence, ils commencent à s’en inquiéter par les effets de contamination ou les effets de bord irrépressibles qu’elle engendre. L’un de ces ricochets est bien de montrer l’incapacité de la « région » à régler par elle-même ses proches affaires. Il est bien tard !


A ce stade, est-il nécessaire d’évoquer l’échec patent des différents pouvoirs en place à faire aboutir des plans de développement économique, à dérouler des programmes d’évolution sociale, à atteindre les objectifs visant à améliorer la gouvernance, à assurer la sécurité, à désarmer, à démobiliser et à réintégrer les enfants perdus ? Il ne suffit pas, ou plus, de prétendre que tous ces plans, ces programmes, ces objectifs n’ont eu aucun effet « effectif » sur le développement économique et social de ce pays. Il faut dire, et admettre, qu’ils furent entrepris sans volonté de les faire aboutir. Il faut dire, et admettre, qu’ils furent entrepris comme alibis ou moyens pour s’attirer les grâces et les gratifications notamment des institutions internationales. Il faut admettre que toutes ces entreprises lancées et déchues sont autant d’avortons qui font douter de la parole et de l’engagement politiques. Ces avortons discréditent toute l’action publique. Ces avortons affectent toute la société. Alors se dire qu’il est urgent et nécessaire de penser un autre développement, de le penser ancré sur les réalités des habitants de la Centrafrique, sur leur histoire, leurs histoires, sur leurs forces et leurs atouts, à l’aune de leurs besoins et de leurs aspirations : penser ainsi aujourd’hui semble presque impossible. Pourtant …


Pourtant, et pour autant, la Centrafrique, au-delà des hommes et des femmes qui sont sa richesse essentielle, est pourvue de richesses naturelles incommensurables. Le monde le sait – le monde, il faut préciser, réduit ici aux grandes entreprises d’extraction, aux firmes multinationales cultivant de méga-plantations et autres mastodontes. Des richesses naturelles incommensurables : un atout certes, mais tout de suite vient la question : quelle lutte pour une exploitation de ces richesses naturelles qui soit responsable, équitable, durable (le mot vaut, ne serait-ce qu’à se souvenir des terres latéritiques qui s’étendent de plus en plus) ? Qu’adviendra-t-il si cette exploitation est laissée entre les mains de quelques aigrefins de taille internationale, sans contrôle étatique, avec la complicité de « responsables » (prendre responsables dans tous les sens du terme) aux manettes de l’Etat centrafricain ou de ce qui en tient lieu ?


Ce n’est, de ma part, ni une déclaration en l’air, ni l’exposé d’un cas d’école. Dans son livre, Main basse sur la terre, le journaliste italien Stefano Liberti  raconte cette anecdote. A Ryad en Arabie saoudite, en décembre 2011, une conférence fut consacrée aux investissements des pays du Golfe persique en Afrique. Le ministre mozambicain de l’agriculture annonce mettre à disposition de vastes parcelles de terre au loyer d’un dollar par hectare et par an. Un haut fonctionnaire éthiopien lance comme une surenchère inversée : dans son pays, le loyer à l’hectare peut descendre jusqu’à 50 cents. Le représentant centrafricain va plus loin (ou plus bas ?)  : aux premiers investisseurs qui se présenteraient, il serait offert une mise à disposition de terres, de vastes terres (toujours), à titre gratuit et pour une durée à préciser. Peu importe, de fait, qui était ce représentant-là. Deux remarques s’imposent. Je tire la première d’un article du Monde qui traite de la question et qui date de juin 2013 : « En Afrique, savoir à qui appartient la terre revient à résoudre une équation complexe où la coutume et le droit moderne s’entremêlent étroitement. » Autant dire qu’à se faire partenaires conscients et intéressés de l’accaparement des terres, bien des pouvoirs africains jouent fauteuils et sceptres inconsidérément et à un terme plus rapproché qu’ils ne le subodorent. La seconde remarque touche au plus près la Centrafrique. C’est déjà une chose ennuyeuse qu’un « responsable », représentant son pays, oublie le combat mené par nos pères et les pères de nos pères pour reprendre possession des terres ancestrales. Il est tout à fait coupable de sa part de ne pas se rendre compte que terres et eaux sont des richesses tout simplement inaliénables, que le pays s’appelle la Centrafrique ou porte un autre nom. C’est un exemple du risque couru à dilapider des richesses essentielles : aliénation d’un bien qui destine l’aventure commune. Il en est d’autres.


Il reste une particularité à la Centrafrique. C’est comme si passait par ses terres une ligne immatérielle, invisible, mouvante même et, de par et d’autre de cette ligne, des mondes : le monde animiste, le monde chrétien, le monde musulman. Or, nous dit-on, ces mondes se côtoient et même cohabitent depuis fort longtemps. Ainsi presque tous les responsables religieux en attestent, qu’ils soient musulmans, qu’ils soient chrétiens. Alors brandir le risque d’une lutte interreligieuse, d’une situation pré-génocidaire sur fond de conflits religieux ? N’est-ce pas prétexte pour certains à envenimer la situation sur place, pour d’autres à accélérer au niveau international la décision d’intervention, de quelque forme qu’elle soit d’ailleurs ? N’est-ce pas danger immense que de manier une perspective de cette nature : transformer en une guerre religieuse ce qui n’est que, d’une part des coups, pouvant être massacres épouvantables, portés sur les populations civiles par des associations courtes et instables de criminels et d’assassins, viendraient-ils en grande majorité du Nord, donc du monde musulman, et, d’autre part des actions de riposte, aussi brutales deviendraient-elles, menées par des groupes d’auto-défense ou de résistance,  des groupes éclatés, dispersés, sans commandement unique et considérés comme issus du Sud (la forêt, les collines, le fleuve) ?


En fait, le problème, celui qui est avéré depuis des années, n’est-il pas à la fois juste à côté et tout à fait différent ? Il proviendrait de ce que l’on appelle à l’Université une forme d’ethnicisation du politique. Par ethnicisation du politique, il faudrait ici entendre la politique fondée à partir des années 1980-1990 sur le népotisme et sur le tribalisme, et cela par trois présidents successifs. La carte d’une guerre qui serait d’origine interreligieuse ne coïncide pas avec celle qui tracerait les conflits récurrents nés d’une telle ethnicisation du politique. S’attacher à l’une alors que c’est l’autre qui sévit de fait, faire croire que l’on s’attache à empêcher l’une alors que c’est l’autre que l’on vise (que l’on doit viser) ? Une erreur ? Une faute ?   

Commencer est péril. Pourquoi, ici, se souvenir du mot, comme si souvent lapidaire, du grand historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo ? Bref, Joseph Ki-Zerbo disait un jour : « Si nous nous couchons, nous mourrons. » Savez-vous que d’après ceux qui l’approchèrent, cet homme conserva toujours, même dans les temps les plus sombres, les plus durs, les plus troubles, une forme de gaité, ce qui somme tout, comme le rappelait un de ses amis, est un courage ?


Ne pas mourir, ne pas se coucher. C’est être sûr, et je suis sûre, que les peuples de Centrafrique se tiendront à nouveau debout dans le monde, face au monde. Il y faudra quelques conditions.


La première est de sortir par le haut de ces temps effroyables, comme l’on sort par le haut d’une paroi en montagne.


Des troupes étrangères vont intervenir sous chapitre 7 de l’ONU avec pour mission notamment le rétablissement de la sécurité. Nous ne pouvons que souhaiter que cette action réussisse, posant que c’est la seule solution à court terme pour enrayer le désastre sanglant, la « région » n’étant pas en mesure d’agir avec l’efficacité requise. Cependant, nous savons, à lire ses objectifs affichés, que cette remise en ordre sera limitée géographiquement. Nous savons surtout, à tenter de lire entre les lignes, qu’elle ne changera la donne qu’à la marge, alors même qu’elle s’avère indispensable : cette remise en ordre sera superficielle, inévitablement superficielle à considérer le traumatisme, car c’en est un, qui atteint les hommes et les femmes de ce pays.


Aussi les centrafricains doivent-ils être conscients qu’il ne pourra pas s’agir seulement de reprendre le cours d’une vie qui aurait été interrompue, même dramatiquement.


Reprendre ou recommencer ? C’est que, à vrai dire, rien durant ces dernières années n’a vraiment commencé. Nous avons assisté à une succession d’aspirations prédatrices, criminelles, criminogènes qui ne pouvaient qu’aboutir à ce que nous constatons aujourd’hui ; à ce que les hommes et les femmes de ce pays subissent aujourd’hui.


Il faut penser commencement. Je sais que c’est possible.


Certes, lors d’un séjour en Centrafrique en 2008, j’ai vu la corruption à l’œuvre. Elle atteint les esprits et tous les esprits sont au moins effleurés par la corruption. C’est un fait indéniable. Un fait à combattre à tous les niveaux de la société. Dans ses moindres recoins. Mais j’ai aussi rencontré de belles personnes. Elles étaient alors réduites à l’ombre, c’est vrai, à la résignation, c’est vrai. Prendre la peine, avoir le souci de les écouter et de considérer ce qu’elles disent, ce qu’elles parlent et alors la colère apparaît. La colère mais aussi et surtout une énergie, une grande énergie se laisse apercevoir. Une énergie vive et lucide.


Ce que les centrafricains vont avoir à inventer, c’est une paix accueillante, à construire par eux, pour eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. Ils doivent savoir aussi et surtout que la paix est un combat, un combat sans relâche, sans complaisance et sans ruse, un combat main à main, pied à pied, pierre à pierre. De ces combats que menèrent ceux qui du haut de leurs monts crevés de grottes et de galeries défendaient leurs terres, leurs vies. La liberté.


Les mots manqueront peut-être parfois pour dire, pour faire comprendre, pour partager et faire partager. Mais j’ai confiance : il y aura toujours quelques passeurs et c’est ainsi que les chose seront pour les peuples de Centrafrique, à la fois dures et ouvertes, exigeantes et riches, implacables et généreuses.


Ce n’est pas se laisser aller à quelque utopie.


Ce n’est pas se laisser aller à quelque fabulation.


C’est tenter une exemplarité « ordinaire » et légitime : vivre une vie d’homme parmi les hommes.

Agnès Boganda