Les Transformations de l'homme, Lewis Mumford (extrait)

« Comme l’a démontré le Dr Walter Cannon, la nature a pratiqué l’ “économie de l’abondance” en façonnant l’homme et nombre de ses ancêtres : d’où l’excédent d’énergie qui est emmagasinée, prêt à être utilisé en cas d’urgence, le fait d’être doté d’organes allant par paires – oreilles, yeux, poumons, reins, seins, testicules – afin que, même quand l’un d’eux est blessé, les fonctions vitales puissent être assurées. Mais cette générosité s’applique plus magnifiquement encore au système nerveux de l’homme : bien avant que l’homme puisse compter sur ses dix doigts, il avait à sa disposition suffisamment de neurones pour que soient possibles la science d’un Aristote ou d’un Ibn Khaldoun, la sagesse d’un Confucius ou d’un Isaïe, l’imagination d’un Platon ou d’un Dante. N’oublions pas cette générosité. La sagesse du corps reste valable pour la vie de l’homme d’aujourd’hui : car une économie d’abondance apporte avec elle non pas le devoir de consommer, mais le pouvoir de créer. […]

 

« Alors que la culture elle-même a tendance à être cumulative, chaque génération repart de zéro lorsqu’elle la prend en charge. […]

 

«  Le plus important de ce qui concerne son passé est condamné à rester dans le domaine de la spéculation et de l’imagination. Tourmentés par cette énigme, presque tous les peuples ont façonné un mythe sur leur origine, leur nature et leur destin, bien que trop souvent les créateurs de mythes se soient seulement souciés d’expliquer comment leurs semblables étaient devenus des Babyloniens, des Grecs, des Juifs, de Romains ou des Japonais, et non quand et comment ils étaient devenus des hommes. […]

 

« C’est pourquoi, du point de vue adopté par ce livre, le passé, le présent et l’avenir ne constituent pas des phases temporelles successives : ils appartiennent à un continuum organique dans lequel le “passé” demeure « présent” dans un “avenir” qui est déjà obscurément à l’œuvre dans l’esprit sous la forme de rêves, de fantasmes, d’idées, de projets conscients. »

 

Les Transformations de l’homme, Lewis Mumford, Éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008.

(ndlc : ça ne s’invente pas, un tel nom d’éditeur !)